JOHN KING (FOOTBALL FACTORY)

Tiré de « Une vie pour rien ? » n°4-Juin 1999

On vous en avait parlé dans le dernier numéro (on sait, ça date un peu), Football factory est l'un des meilleurs livres sorti sur le foot et les supporters depuis des lustres. Ce roman qui nous permet de suivre “Tom”, supporter de Chelsea, dans ses sorties plus ou moins proches des stades intéressera sans aucun doutes les fans de foot mais aussi les incultes.

Peux-tu te présenter rapidement ?

J'ai grandi dans les faubourgs de l'ouest de Londres et j'ai été voir Chelsea pour la première fois en 1970 avec mon père. Ma première saison complète dans le « Shed » fût la saison 1976-77. J'écoutais David Bowie et Slade au milieu des années 70, nous étions alors bootboys, puis je me suis intéressé au punk à la fin de l'année 1976. J'ai vu la plupart des premiers groupes punk, et les Clash étaient les meilleur à mon avis. C'était une bonne période pour la musique, qui dura jusqu'au début des années 80, avec le Two-tone et les nouvelles vagues punk. J'ai passé quelques années à la fin des 80's, à voyager et travailler à l'étranger. Depuis 2 ans, j'écris des livres.

J'ai l'impression que c'est assez à la mode de raconter ses souvenirs de supporters (film carton jaune par exemple). Qu'en penses- tu ? As-tu l'impression de « surfer sur la vague » ?

Quelques-uns sont bons, d'autres sont des arnaques, écrits par des journalistes qui ne se sont jamais intéressés au foot avant de lire « Fever Pitch », et de voir qu'il y avait de l'argent à ce faire dans ce créneau. Je ne pense pas que mes livres suivent le flot.

Quelle était ta principale motivation en écrivant Football Factory ?

Ecrire quelque chose d'honnête sur la culture britannique en premier lieu, mais également sur la différence entre la vie des personnes ordinaires et de l'establishment. Je voulais écrire sur la culture des tribunes, qui a occupé une grande partie de ma vie, et sur les différents profils que l'on trouve dans notre société, comme les vieux soldats dont les histoires ont jalonné notre jeunesse.

As-tu éprouvé des difficultés pour la publication du roman ? Comment as-tu rencontré ton éditeur ?

Jonathan Cape a été le premier éditeur à qui j'ai envoyé le manuscrit de « Football Factory », et il me l'ont renvoyé en me disant qu'il fallait le retravailler. J'ai laissé tomber quelques temps, essayé un autre éditeur, rebossé un peu dessus et je le lui ai renvoyé. Ils décidèrent de me publier. J'ai été très chanceux, mais cet éditeur est très ouvert et essaie de faire quelque chose de différent. Sans lui, je doute que des auteurs comme Irvine Welsh, Alan Warner ou moi aient jamais été publié.

Ce livre m'a beaucoup plu parce que c'est un roman et non une enquête sur les supporters. A quel niveau faut-il prendre les faits racontés, sont-ils très proches de la réalité de l'époque ou plutôt éloignés ?

C'est une fiction, mais basée sur mes expériences. L'histoire se passe dans les années 90, avec des flash-back dans les années 80. C'est un livre d'actualité puisqu'il parle de CCTV et autre. Si l'histoire s'était déroulée dans le passé, les jours glorieux des 60's, 70's ou 80's, je l'aurais écrit de manière totalement différente.

Comment se passaient les matchs (côté supporters) dans les années 80, on parle souvent des Headhunters de Chelsea ou de l'ICF de West-Ham, les hooligans anglais étaient-ils réellement organisés ?

Dans les années 80, les choses n'étaient pas aussi organisées que les médias aiment à le dire. Le nom Headhunters possède une partie de mythe. Mais Chelsea avait de nombreux groupes de supporters, alors qu'à West Ham il y avait un groupe principal. Les politiciens et les médias sont obsédés par les organisations, alors que dans la vie, c'est plus fluide et naturel. Aujourd'hui, les choses sont plus organisées, en réaction à la pression policière.

Peux tu faire un rapide classement des groupes de fans anglais les plus actifs dans les années 80 ?

En terme d'incidents, pour ma propre expérience des matchs où je suis allé durant cette période, je dirais... Chelsea, West Ham, Millwall, Portsmouth, Cardiff et Leeds United étaient les plus actifs. Manchester United, Liverpool, les Spurs (Tottenham), les clubs du nord-est, Man city et Birmingham l'étaient également, mais pas tellement avec Chelsea, soit parce que nous ne les jouions pas à cette période, soit parce que la présence policière était très importante. Réflexion faite, la plupart des clubs avaient leur crew, et c'est toujours le cas aujourd'hui.

Que penses-tu du foot aujourd'hui (hausse des prix, retransmissions TV...), ressemble-t-il encore à ce qu'il était il y a dix ou quinze ans ? Ne s'oriente-t-on pas vers un spectacle réservé aux plus riches ?

Le jeu est aujourd'hui de bien meilleure qualité, mais l'ambiance est beaucoup plus calme. Le foot a toujours été le sport du peuple, mais les businessmen y ont vu une bonne occasion de gagner de l'argent et ont fait leur possible pour le transformer en une sorte de football américain (par l'hypermédiatisation par exemple). L'atmosphère est devenue étouffante et la jeunesse a été écartée des stades. Je pense qu'à l'avenir, le football souffrira de ça.

Crois-tu que la violence sera toujours plus ou moins présente dans les tribunes et sur le terrain, le football l'entraîne-t-il forcément ?

Il n'y a que peu de violence à l'intérieur des stades aujourd'hui. La surveillance vidéo et la présence de sièges l'ont repoussée un peu plus loin. De plus, les fans sont aujourd'hui plus vieux. De toute manière, il y a toujours eu plus d'incidents à l'extérieur des stades, et c'est encore plus vrai aujourd'hui. Je pense que le football est un jeu de passionnés, et qu'il y aura donc toujours des incidents entre les fans. Ça fait partie du jeu. Ce n'est pas les échecs ou l'origami.

Je crois que beaucoup de supporters étaient assez proches du mouvement skin à cette époque, est-ce vrai ? Y avait-il un lien entre le public des stades et celui des salles de concerts ? La violence y était-elle aussi présente?

Les skinheads étaient à leur apogée à la fin des 60s, c'était alors les beaux jours des tribunes. Les skinheads sont apparus suite aux Hard-mods du début des années 60. Dans les années 70, ces sont les bootboys qui sont apparus, les cheveux longs jusqu'aux épaules, mais toujours chaussés de Docs martens. Les choses ont changé à la fin des 70's et au début des 80's avec le punk, le Two-Tone et le revival skinhead, puis apparurent les casuals. Certains clubs avaient de nombreux casuals dans leurs stades, je pense à Liverpool en particulier et la 6.57 Crew. Je pense que les fans de Chelsea ont toujours été très liés à la culture skinhead, ainsi que d'autres comme à West-Ham à une moindre échelle. Mais généralement c'était plus mélangé dans les années 80. Je pense que pas mal de skins, de nos jours, se sont fondus dans la tendance générale.

Un passage du livre fait allusion aux événements de Southall en 81, les as-tu vécus, peux-tu nous en dire un peu plus ?

Je n'étais pas à Southall, donc je ne peux pas dire ce qui s'est vraiment passé, mais j'en ai bien sûr beaucoup entendu parler. Cependant, ce qui est sûr, c'est que la presse a attaqué la oi! et fait beaucoup de généralités sur le racisme qui, je pense, étaient fausses. J'ai grandi près de Southall, je connais donc ce quartier. Les Asiatiques de Southall savent se défendre et ont leurs propres gangs, je pense donc que les responsabilités étaient à chercher dans les deux camps. Ceci dit, je n'y étais pas, je ne peux donc pas réellement savoir.

Que retiens-tu des matchs de Chelsea dans les années 80 ? As-tu un souvenir en particulier ?

Une bonne rigolade et beaucoup d'activité. Mon souvenir le plus marquant est le nombre de gens qui se déplaçaient lors des rencontres à l'extérieur. Il y avait 7.000 personnes pour les matchs de Chelsea dans des villes aussi éloignées que Newcastle ou Sunderland. Parfois, nous étions jusqu'à 10.000 en déplacement et c'était la même chose pour de nombreux autres clubs.

Que sont devenus aujourd'hui les personnes que tu fréquentais à ce moment-là ?

Certains vont encore à tous les matchs de Chelsea, d'autres quelquefois seulement . De nombreux fans de Chelsea ont la trentaine, voire la quarantaine, alors que dans les 70's et les 80's, les fans de Chelsea étaient jeunes. De nombreux fans vont au stade depuis 25 ou 30 ans. C'est une façon de vivre, pas une mode.

Deux bouquins devaient suivre Football Factory, vont-ils sortir, si oui de quoi parleront-ils ? As-tu d'autres projets ?

« Headhunter » parle de 5 hommes qui forment un championnat du sexe, basé sur le nombre de leurs conquêtes féminines et la nature de leurs relations sexuelles, mais plus généralement et à plus grande échelle, cela parle du respect, et de la façon d'atteindre ses objectifs.

« England Away » rassemble des personnages de « Football Factory » et « Headhunters », et les suit au cours de leur déplacement pour un match Allemagne-Angleterre à Berlin.

Sinon, je viens de terminer un livre qui s'appelle « Human Punk » et il sortira en Angleterre au mois de mai. (NDLR: Les deux premiers livres sont parus en anglais depuis longtemps, on attend la traduction en français)

Au fait, toujours supporter ?

Bien sûr. Cette année, je suis abonné au North Stand.

(Football Factory / 135FF / collection Alpha Bleue étrangère / ne vous laissez pas repousser pas la couverture rose.)