REAZIONE

Tiré de “Une vie pour rien? » n°3-Novembre 1998

Il y a des groupes comme ça qui ont fait l'unanimité : lorsque j'ai demandé à quelques personnes au concert à Creil ce qu'ils avaient pensé du set de Reazione, tous même ceux qui n'avaient jamais entendu le CD avant, avaient aimé et pourtant, j'ai trouvé leur prestation pas vraiment à la hauteur de ce que je connais sur disque et de source bien informée, je sais que les concerts avec Yanez au chant (le chanteur de Creil ne faisait qu'un interim de quelques mois), c'est autre chose ! Pour moi, Reazione est l'un des (sinon le) meilleurs groupes oi ! italien depuis Nabat et en plus, ils ont des choses intéressantes à raconter…

Le groupe est formé au début de l'année 1993 à Rimini (cité balnéaire bien connue située au nord de la côte Adriatique, près de Bologne) par Yanez (chant), Betty (basse), Riccardo (guitare) et Elmer (batterie), tous les quatre animés par leur passion pour la même musique, attitude et par l'amitié et le respect mutuel. Riccardo avait déjà joué dans quelques groupes oi ! avant comme les mythiques Dioxina (chanteur de la seconde formation) ou encore Skins Army et Rebel Army. Ils font leur premier concert en mai pour un anniversaire après quelques répétitions dans le garage de Yanez. Le batteur les quitte quelques mois plus tard et suivront de nombreux changements à ce poste et de nombreuses difficultés qui durent encore aujourd'hui pour en trouver un fixe. En juin 1994, ils enregistrent leur première démo « contro il muro » qui contient 12 titres, dont 2 reprises : « Potere nelle strade » (Nabat) et « C.S.O. » (Anna Falks). Les mois qui suivent, ils font de nombreux concerts avec des groupes italiens mais également avec UK Subs et The Pride. Avec la chanson « conto il muro », ils apparaissent sur la compil « oi ! against Silvio » et durant l'été 94, Riccardo et Betty commencent à jouer parallèlement dans Klasse Kriminale, ils se feront virer 2 ans plus tard car ils ne sont pas assez bons musiciens pour M. Ballestrino… En juin 96, ils enregistrent 8 titres pour le MCD qui sortira en mars 97 avec entre autre une reprise d'une chanson inédite de Dioxina « Rimini Bruscia » et c'est le chanteur original du groupe, un ami à eux qui chante sur le CD. En mars 97, ils organisent la tournée italienne de Red Alert, avec qui ils sont bons amis. Début 98, coup dur, Yanez doit arrêter le groupe pour des raisons personnelles, le groupe continue tout de même avec un autre chanteur et en octobre dernier, Yanez revient et ils ont déjà refait des concerts avec lui. Ils viennent de sortir un 45t avec 4 titres qu'ils avaient enregistrés l'année dernière.

Vous avez sorti votre album en CD. Est-ce que c'est un choix ? Pourquoi n'avez-vous pas mis plus de titres ? Il y en avait plus sur votre démo…

Voilà comment ça s'est passé : nous avons toujours eu des problèmes de batteur et le MCD est le résultat d'une formation qui a duré à peine 1 an. Nous avons préféré aller enregistrer les titres que nous avions plutôt que d'attendre d'en faire d'autres parce que nous avions peur que le line-up ne dure pas. Et effectivement, peu après avoir enregistré, le batteur nous a lâchés. Nous pouvions donc faire un MLP ou un MCD. Vu que le MCD nous coûtait autant que le MLP, et que nous n'avions pas assez d'argent pour sortir les deux, nous nous sommes décidés pour le MCD qui nous a semblé à ce moment la meilleure solution. Si tout va bien, il devrait sortir également en vinyle sur Combat Rock.

Combien de concerts avez-vous fait ? Où ?

Je ne sais pas exactement, environ 60. Nous avons joué un peu partout en Italie, surtout dans les squats et centres sociaux. Autrement, nous avons seulement joué en Suisse et en France pour le moment, mais nous avons également des concerts prévus en Allemagne et en Angleterre, nous espérons que ça se fera rapidement.

Riccardo, tu fais également un fanzine sur internet, peux-tu nous en parler ? Quel est l'intérêt d'être sur internet ? Penses-tu être vu par un par un public plus large ? Est-ce une de tes motivations ?

Internet est à l'heure actuelle le mode le plus rapide et économique pour rester en contact et faire circuler les informations. Je dirais la lutte habituelle pour l'information avec les moyens mis à disposition, autrefois, c'était les photocopies et les timbres, mais maintenant il est possible également d'utiliser internet à bas prix. Moi je rêve d'un monde sans état, sans église et sans patron, ce sont des principes anarchistes mais je ne suis pas un extrémiste, ne serait-ce parce que je pense que l'unique règle à suivre pour survivre est de ne jamais exagérer. Ce qui m'intéresse est de lancer un message afin que tout ce qui est d'inspiration libertaire se développe partout.

Lorsque je vous ai vus en concert, le chanteur n'était pas celui du CD, c'était seulement provisoire ?

Depuis avril 98, Yanez, notre chanteur « officiel » a dû abandonner momentanément le groupe pour des raisons de santé. Ça a été un très gros coup pour nous vu la grande amitié qui nous lie, nous avons hésité à continuer. Nous avons longuement parlé avec Yanez et nous avons été convaincus que nous devions essayer de continuer. Heureusement Alex qui venait à tous nos concerts et connaissait déjà toutes nos chansons, a proposé de nous donner un coup de main et nous avons donc fait quelques concerts avec lui au chant. Depuis août dernier, Yanez est revenu et nous avons fait un concert ensemble, nous espérons que sa santé lui permettra de continuer à chanter dans Reazione.

Vous me disiez que vous n'aviez pas d'argent pour sortir le 45t, est-ce que vous avez cherché un labe, ou est-ce important pour vous de vous auto-produire ?

Nous avons créé Passatore Rec pour nous autoproduire mais également pour aider les autres groupes qui ont le même problème. En effet, il existe pas de label en Italie capable de produire, distribuer et promouvoir un disque et un groupe. Quelques labels ont proposé de nous produire mais nous avons préféré comme les autres fois la voie la plus longue et la plus dure, en créant un label qui pouvait vraiment nous aider à faire avancer les Reazione mais également la scène italienne en organisant des concerts, en faisant de la distribution, etc.

Certaines de vos chansons font penser à d'autres groupes, est-ce volontaire ?

Ce n'est pas volontaire , c'est dû à l'inexpérience des débuts, quand noue ne nous arrêtions pas trop pour réfléchir si une chanson ressemblait à une déjà existante. Si elle nous plaisait, nous la jouions et c'est tout. Aujourd'hui nous avons appris à contrôler les chansons que nous faisons pour qu'il n'en existe pas des similaires. Il est clair que la musique que nous aimons nous influence toujours dans nos chansons.

Pouvez-vous nous parler de « Rimini Bruscia » ? Est-ce que la situation a changé depuis dans votre ville ?

« Rimini Bruscia » parle de l'été 1983 mais la réalité a bien peu changé depuis. En se promenant un peu, on peut voir des jeunes avec une crête aller en discothèque, mais ça ne rime à rien… Rimini est seulement un amusement artificiel, tout ce qu'un Italien moyen peut désirer est vendu ici à bon prix, du sexe à la religion le tout avec une bonne dose de conformisme. Le travail ne manque pas mais la situation te remplit de rage et d'un sentiment d'étrangeté.

Dans vos chansons, vous évoquez de nombreux sujets « classiques » des groupes skins (working class, rebellion, bière…). Est-ce que vous vous considérez comme un groupe skinhead ?

Comme groupe musical, nous nous considérons comme un groupe punk car nous privilégions l'émotion et non la technique dans nos chansons, idéologiquement nous n'avons pas de références précises, nous sommes ce que nous sommes. Nous aimons la culture skinhead parce qu'elle est très proche de notre façon de vivre, c'est probablement pour cela que beaucoup des sujets évoqués dans nos textes sont classiques des groupes skins.

Peux-tu nous parler de la chanson « contro il muro » dont je n'ai pas compris toutes les paroles ? Que veux-tu dire par « …40 anni di cancro questo stato ha creato… » (40 ans de merde que cet Etat a créés) ?

Cette chanson a été écrite par Riccardo, nous étions en pleine période de corruption, finalement toute la pourriture de notre classe politique est remontée à la surface et ce fût l'inspiration. Quand tu regardes depuis l'après-guerre tous les gouvernements qui se sont succédés ont été désastreux, la démocratie chrétienne et les socialistes jusqu'à 1991, puis quelques années de gouvernement provisoire et actuellement avec la pseudo-gauche au pouvoir, rien n'a changé… les politiciens ont ruiné notre pays.

Que veux-tu dire lorsque tu dis « … Working class forse un giorno vincera… » (la classe ouvrière gagnera un jour) ?

La classe ouvrière a toujours dû subir l'arrogance des patrons, l'exploitation, le travail sous-payé et cela grâce notamment à l'aide des syndicats qui nous ont abreuvés de belles paroles, de promesses et d'illusions alors qu'en réalité ils faisaient le jeu des puissants. Nous avons l'espoir de voir reconnu aux travailleurs la dignité et le respect qu'ils méritent. Nous devons utiliser l'arme de l'intelligence, penser par nous-mêmes et ne pas se retrouver coincés dans le système. Nous travaillons ensemble pour construire notre futur bien loin des schémas que l'on veut nous imposer.

Votre opinion sur :

-la reformation de Nabat

C'est un grand groupe, peut-être pas comme il y a dix ans, mais ce n'est pas à nous de juger.

-l'équipe de foot de Rimini

La « squadra del cuore » (équipe de cœur) de Betty et Riccardo

-la victoire de la France sur l'Italie à la coupe du monde

Elle est selon nous méritée vu l'équipe pitoyable alignée par Maldini, c'était vraiment une honte

-le public français quand vous avez joué avec Klasse Kriminale et quand vous avez vu des concerts ici

A vrai dire, nous avons toujours senti par le passé une forte tension aux concerts dû à la violence et les conflits de connards politiciens, etc. Mais ces derniers temps, les choses ont l'air de changer, cela nous fait très plaisir, il serait temps de penser d'avantage à l'amitié et à s'amuser plutôt que de perdre son temps à faire les supérieurs et à casser les couilles aux autres.

En France, il y a eu beaucoup de bootlegs de groupes des années 80. Pourquoi pas en Italie ?

En Italie, ces dernières années, il y a également eu un regain d'intérêt pour les vieux groupes punk, oi !, hardcore, de nombreux repressages sont sortis, la majorité en CD, les albums et 7'' de groupe du début des années 80 comme Wreetched, Indigesti, Bloody Riot, Peggio Punx, Basta…

Betty et surtout Riccardo avaient joué dans d'autres groupes avant. Est-ce que ça vous influence ? Est-ce un avantage ou un inconvénient ?

Fondamentalement, ça a vraiment été une belle histoire de jouer dans d'autres groupes. Bien sûr ça nous influence, surtout pour l'expérience accumulée, mais notre paranoïa ne va pas jusqu'à l'évaluation d'un éventuel avantage ou désavantage. C'est comme se demander si l'œuf ou la poule est né le premier.

Quelle est votre motivation pour faire un groupe ou un fanzine ?

Former un groupe a été une nécessité car nous avons tous une passion infinie pour le punk et la oi ! et donc retranscrire nos émotions en musique représente le maximum. L'important est d'avoir quelque chose à dire et d'être sincère et honnête dans ce que l'on fait, après l'amitié qui s'instaure entre les membres du groupe vient avant tout.

Un Italien m'a dit une fois « Les SHARPs ne sont pas crédibles car ils militent dans les circuits communistes ». Qu'en pensez-vous ?

Le SHARP a fait beaucoup pour le mouvement oi ! italien, en avançant un discours sain et positif. Il y a des gens qui se battent concrètement pour organiser des choses en cherchant uniquement l'unité des jeunes de la rue, et qui n'ont rien à foutre de la propagande politique. Effectivement, il y a également quelques SHARPs trop politiques qui pensent être meilleurs que les autres et veulent imposer leurs idées. Nous ne pouvons que répéter que selon nous, l'esprit skinhead est d'inspiration libertaire et loin de celui des extrémistes.